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Foi de conteuse

Conter aujourd’hui

Par Anne-Marie Lopez del Rio

Le conte nous vient de la nuit de temps. La transmission orale, de génération en génération, a fait parvenir jusqu’à nous jours un trésor issue de l’imaginaire de l’humanité sous la forme d’épopées, de légendes, de contes merveilleux, dont la plupart n’ont été transcris sur du papier que très récemment. Ce trésor a failli se perdre avec la disparition des conteurs de tradition. La réapparition des conteurs actuels, issus d’un renouveau, font vivre encore ce legs sous sa forme la plus efficace : le récit oral. Dans cette tâche, ils sont aidés par des ethnologues et des historiens afin de reconstituer les bribes qu’on peu encore trouver dans les cultures qui disparaissent sur notre planète. Depuis quelques décennies on assiste au renouveau du conte en France et plus largement en Europe, car dans d’autres continents la tradition est toujours vivante.

Ce renouveau a donné lieu à la naissance d’un métier artistique –celui du conteur– qui occupe aujourd’hui une place sur scène, tel qu’un comédien, un danseur ou un musicien. Leur activité artistique est connue par le grand public sous forme de spectacles de conte présentés dans des festivals et d’autres événements semblables qui, pour la plupart, restent confinés aux habitués et connaisseurs du genre. En France il y a quelques centaines de conteurs professionnels qui se sont formés à l’art du récit dans la période de ce renouveau. Quelques conteurs de tradition, moins nombreux, issus de la culture paysanne y ont trouvé aussi une voie d’expression. Pour le reste, le conte est largement associé à l’activité éducative, à la culture de jeunesse et aux loisirs de l’enfance.

Mais, quelle est la spécificité du conteur ? Est-il un simple passeur d’histoires, comme certains d’entre eux aiment le dire ? Son-ils des artistes créateurs ? Être des créateurs est certainement une dimension fondamentale de leur pratique, car ils interprètent et adaptent les histoires traditionnelles à la sensibilité d’aujourd’hui, ils créent des nouvelles histoires et ils racontent aussi ce qui se passe de nos jours. Ils y apportent aussi une dimension esthétique personnelle, leur propre façon de transmettre de la beauté. Une dernière caractéristique est celle d’être souvent seuls sur scène et de porter seuls la responsabilité de ravir le public.

Je dirais que le plus précieux de leur apport se trouve dans la restitution du sens qui véhiculent les contes. Qu’est-ce-que disent les contes ? Voilà la question centrale à laquelle chaque conteur ne peut répondre qu’avec sa façon de raconter. Qu’est-ce-que dit une histoire vieille de six mille ans à celui qui l’écoute aujourd’hui ? La plupart du temps, la réponse nous échappe, puisque une histoire, à force de la raconter ou de l’entendre, nous dévoile chaque fois un sens caché —un arcane— auparavant ignoré. Quelle est la part du conteur dans l’effet que produit son récit sur le public ?

Il s’agit là de la restitution de « quelque chose » de conservé qu’arrive aujourd’hui à nos cœurs, de quelque chose ayant trait à l’essence profondément humaine de cette transmission réussie à travers les siècles. Ce quelque chose est bien au delà d’une simple restitution de la mémoire des mots. Ce sens profond, toujours accessible à nous, passé par les bouches de générations de conteurs, ne saurait pas nous parvenir à leur insu car il doit être récréé à chaque fois. Le lien avec ce sens créé par nos ancêtres millénaires nous vient d’un vécu humain toujours renouvelé qui nous parle. Ce vécu commun nous met en relation avec cette humanité ancienne —dans notre imaginaire— par la parole des conteurs qui ont su ne pas rester en retrait vis-à-vis de ce qu’ils nous ont transmis.

Car —dans la réalité— tout se passe ici et maintenant, dans notre relation au conteur qui parle devant nous. Ce qui nous relie à lui ou à elle n’est pas seulement l’histoire qu’il nous raconte, mais aussi sa façon de la vivre, de la ressentir. C’est dans la perception de cette vibration humaine intime où se produit la magie de la transmission. Pour que cela ait lieu il faut que le conteur se dévoile, qu’il apporte sa dimension humaine, et j’appelle cela « conter ». Conter au travers du désir de vivre, de l’envie de faire connaissance avec le bonheur et les malheurs qu’il y a dans le conte, dans ses images, dans cette beauté, cette force, ce jardin de roses, cette découverte du monde merveilleux.

C’est de là que je parle, de là que je conte. Au lieu d’être occupée par la forme, je préfère parler de la force de l’oralité, plutôt que de l’image de l’artiste. L’important est de pouvoir écouter —et même mieux, de voir avec les oreilles— ce que le conteur a profondément à dire. Être conteur à part entière consiste à se laisser voir dévoilé, en étroite et intime vibration avec les arcanes du conte.

Avant je disais que conter c’était une manière de se relier aux autres, à l’humanité, et je dis aujourd’hui que conter c’est se relier au plus profond de l’humain que l’on porte en soi pour en faire quelque chose de brillant, de beau, à donner aux autres, à partager avec les autres.

Je dis aujourd’hui qu’on ne peut dire que ce qu’on est, ce qu’on projette, ce qu’on lance comme des flèches. Tout cela, en étant immergée dans la merveille, car de là vient la résilience, cette capacité de résistance par rapport à mon handicap, par rapport à ce que la vie m’a mis devant de difficile et de douloureux.

Plus ça va, plus je me rends compte de ce que les contes archaïques m’ont apporté pour trouver ma propre épopée, mon propre chant, tout ce que j’ai à dire dans ce maelström de la merveille, ce que je me suis dit pour sortir du noir et pouvoir aller vers la lumière. J’y ai trouvé tous ces éléments symboliques qui m’ont permis de passer de l’obscurité vers l’accomplissement, vers le bonheur, par le déploiement du désir.

C’est ce que je n’avais pas saisi au départ, car au début je racontais des histoires de petites filles malheureuses et comment elles trouvaient dans la merveille le savoir vivre pour continuer leur chemin. Il s’agissait là de l’art de vivre —ce que le conte transmet— mais qui peut aller encore bien au delà, sous la forme du désir.

De la vie de petite fille qui apprend à vivre, l’on passe de cette chose décharnée, à la femme en chair. Dans mon spectacle « Le rendez-vous amoureux » je parle de comment on passe, par la force du désir, de rien à quelque chose. Bien que cela ne soit pas très inscrit dans la tradition, pour parler de la femme nouvelle et du conte aujourd’hui, on doit y mettre de sa propre écriture. Bien sûr, une écriture exprimée dans ce merveilleux modèle que sont les contes, ou l’on trouve des arcanes quasiment mystiques. Je trouve ma propre écriture sans plus me poser tant de questions sur la forme : est ce que le conteur doit être débout ou assis, ne doit-il parler qu’en troisième personne, ne doit-il être transparent par rapport à l’histoire, etc. ?

Maintenant cette histoire je l’incarne, je l’habite, je la chante, je la joue, je la danse, voilà, c’est le corps qui est rentré dans le conte, dans « Le rendez-vous amoureux ». Et en ce faisant je ne m’éloigne pas de la tradition, car les conteurs ont toujours fait ça : en se servant du corps ils font passer des émotions et établissent une dynamique de va et viens avec le public, comme le montrent les conteurs africains jusqu’à nos jours.

Sans vouloir entrer dans aucune polémique, j’ai envie de dire que l’on devient conteur (et l’on devient artiste) quand on se risque totalement dans cette aventure du verbe et quand on lâche tout le reste : on lâche la rampe, on lâche la sécurité, on lâche d’autres métiers.

Et tant qu’on ne lâche pas tout ça, on ne devient pas conteur. Il faut bien comprendre que ce chemin là, celui de l’artiste, est un chemin de solitude sur lequel on cherche les petites pierres éclairées par la lune, mais qui nous demande à nous y perdre. C’est ça le voyage initiatique du conte et je vis ce voyage là, tant au sens propre qu’au figuré. C’est cet acte là qui est beau et qui engage la personne totalement dans ce qu’elle a à faire. Et moi, ce que j’ai à dire c’est qu’ainsi on peut porter la vie, on peut porter la merveille et la beauté, et que puisque toute parole est née d’un silence, sur scène on doit aussi faire ce silence et faire entendre son battement d’une façon ou d’une autre.

J’ai envie de dire aussi que pour moi, conter ce n’est pas une activité pour trouver un plan, pour m’afficher, parce que c’est la mode. C’est une exigence, un devenir dans lequel, comme dans d’autres disciplines —l’opéra, la danse ou la musique classique— il faut tout donner pour trouver un petit « quelque chose ».

C’est ainsi que j’ai vécu l’aventure merveilleuse du verbe, amoureuse, passagère, dans une quête très personnelle. C’est par la sincérité que j’ai pu toucher, car j’ai pu constater que le public est sensible à cette sincérité, à la forme qu’elle prend. De cette façon, nous, les conteurs, on peut embarquer les gens avec rien, hormis le monde du conte, et on peut toucher un public beaucoup plus populaire que celui qu’assiste aux festivals. Il faut dire aussi que cette qualité du conteur, capable de dévoiler sa vérité humaine et celle des hommes de tout temps, le place un peu appart dans la société. Traditionnellement, les conteurs et conteuses ont été considérés des êtres « différents », en lien privilégié avec les origines, mais par là, ô combien en lien avec nos êtres profonds.

« Le rendez-vous amoureux », mon dernier spectacle création, parle du conte et parle du livre, de la perte du livre, de l’oralité, de la lumière, de la beauté incandescente de l’expression orale, de cette force de vie qui m’a été révélée comme premier ferment, quand j’étais une petite fille, par la lecture de « La Reine des Neiges » d’Andersen.

Il s’agit d’une indiscrétion. Un voile se lève sur un moment intime de la vie d’une femme. Dans son âge d’or, Louise est prise d’un désir vertigineux : malgré toutes les barrières mises en place, elle le sent, elle le sait, elle va se laisser emporter. Une folie, un rendez-vous amoureux. On va la suivre, tout le jour durant, dans ses préparatifs les plus intimes. Le soir venu, elle entre dans sa bibliothèque, et choisit quelques livres… L’heure du rendez-vous arrive. Elle est comme une corde tendue vers l’accomplissement. Son compagnon de toujours, rentré à l’improviste, va la surprendre dans ce stupéfiant, bouleversant, et inattendu corps à cœur.

Fait de contes archaïques, légendes, récit contemporain, chants, rythmes vocaux, dans ce spectacle j’y allie ma voix à celle de Luc Baron, mon camarade chanteur, vocaliste et sculpteur de ce souffle de vie qui mène de nos poumons à la musique et à la poésie de la voix humaine.